« Avec Shimon Peres et Arafat, je suis rentré dans l’histoire de ma famille »

Le monde entier connaît Chico des Gipsy Kings, mais qui sait qu’il est lié intimement au conflit israélo-palestinien ?

La Lettre des Témoins
5 min ⋅ 11/11/2023

L’histoire de Chico Bouchikhi, c’est d’abord celle d’un fils de Maghrébins, né d’un père marocain et d’une mère algérienne, qui se lie d’amitié avec les Gipsies, à la réputation de « voleurs de poules », qui avaient installé leur roulotte dans un quartier HLM d’Arles, où il vivait (1’20 ). À 18 ans, alors qu’il traîne à Saint-Tropez, un policier l’interpelle pour lui annoncer l’assassinat de son frère Ahmed Bouchikhi (3:25 ). La scène se déroule en 1973, un an après les attentats de Munich, pendant lesquels 11 athlètes israéliens ont été assassinés par l’organisation palestinienne Septembre noir. Et c’était une grossière erreur du Mossad, qui avait confondu le frère du fondateur des Gipsy Kings avec Ali Hassan Salameh, le leader de l’organisation terroriste Septembre noir. La haine, Chico l’expérimente alors dans sa chair, contre les juifs, contre Israel : « J'en voulais à tous les juifs de la terre, j'en voulais à tous les Israéliens de la terre, j'en voulais au Mossad, j'en voulais à tous ceux qui ont assassiné mon frère et surtout qu'il a assassiné pour rien » (4’50 ). Mais le musicien refuse les amalgames. Ses meilleurs amis sont pour la plupart juifs ; Enrico Macias lui a offert son premier Olympia (5’15 ). Chico raconte que c’est la musique qui le sauve « parce qu’elle - lui - a toujours ouvert la porte aux autres » et le pardon l’emporte … 20 ans plus tard, le destin le rattrape en 1994, au lendemain de la signature historique des accords d’Oslo, il se retrouve par hasard sur scène avec Yasser Arafat, et Shimon Peres, avec les deux hommes qui « sont entre guillemets responsables de la mort de -son- frère » ( 7’36 ). Devenu émissaire de l’UNESCO au Proche-Orient, Chico sillonne le monde pour célébrer la paix et rencontre en Israël le fils de l’une des agents du MOSSAD responsable de la mort de son frère, qui lui demande pardon. (09’30)

QUI EST CHICO BOUCHIKHI ?

Jahloul Bouchikhi, alias Chico, naît à Arles le 13 octobre 1954 d’un père marocain et d’un mère algérienne dans le quartier HLM de Griffeuille.

Il se lie d’amitié avec les Reyes, une famille de Gitans dont le père José Reyes est le fameux chanteur de Manitas de Plata, guitariste de flamenco, que son grand frère Ahmed lui avait fait découvrir.

En juin 1973, Ahmed Bouchikhi, son frère ainé est assassiné par erreur par le Mossad à Lillehammer en Norvège. Les agents israéliens l’ont confondu avec le responsable de la prise d’otages des Jeux Olympiques de Munich. Les Gipsy Kings connaissent un succès planétaire avec les tubes « Bamboléo », « Djobi, Djoba » dans les années 80 avant leur rupture en 1991.

En 1994, 21 ans après l’assassinat de son frère, Chico monte sur scène avec Shimon Peres et Yasser Arafat pour célébrer le premier anniversaire des accords d’Oslo et devient le premier émissaire pour la paix au Proche-Orient de l’UNESCO. En 2001, lors d’un concert pour la paix en Israël, le fils de l’une des agents du Mossad responsable de la mort de son frère, vient s’excuser auprès de lui.

SEPTEMBRE NOIR

Tout commence en 1967, en six jours, Israël conquiert la Cisjordanie, Gaza, Jérusalem-Est, le Sinaï égyptien et le Golan syrien. Une victoire spectaculaire pour l’état hébreu, une tragédie pour les Palestiniens forcés à l’exode vers la Jordanie voisine. Humiliés par la défaite, la résistance palestinienne s’organise. Emmenés par Yasser Arafat, les fedayin à l’image des guérilleros sont prêts à mourir pour la cause palestinienne.

Sabotages, attentats, le cycle infernal de la lutte armée s’organise depuis sa base arrière jordanienne, menaçant l’autorité du royaume hachémite. L’engrenage s’emballe en septembre 1970. Le 1er septembre, le roi Hussein échappe une nouvelle fois à un attentat palestinien. Le 6, plusieurs avions sont détournés simultanément par des combattants palestiniens vers le désert jordanien de Dawson’s Field, rebaptisé aéroport de la Révolution. Le 12 septembre, les avions vides explosent dans le désert. Aucun otage n’est tué. Le monde entier est sous le choc.

C’est le début d’une guerre fratricide. L’armée jordanienne bombarde les fedayin palestiniens pour restaurer son autorité dans son pays. Des milliers de civils palestiniens sont massacrés. Sous l’égide du raïs égyptien Nasser, un cessez-le-feu est négocié fin septembre. Le lendemain, le père du panarabisme succombe à une crise cardiaque.

En mémoire à ce funeste mois, des membres du Fatah se regroupent alors autour d’un mouvement terroriste baptisé « Septembre noir ». La prise d’otages lors des Jeux Olympiques de Munich leur confère une notoriété internationale. En septembre 1972, un commando de huit Palestiniens déguisés en athlètes s’infiltre dans le village olympique, tuant deux Israéliens, et prenant 9 autres en otage. C’est un bain de sang. 17 morts, dont 11 athlètes israéliens, un policier allemand, et cinq membres du commando palestinien.

La Première ministre israélienne Golda Meir lance alors la campagne de représailles Colère de Dieu. Et le Mossad assassine par erreur Ahmed Bouchikhi, le 21 juillet 1973, à Lillehammer en Norvège. Les espions israéliens confondent le frère de Chico des Gipsy Kings avec Hassan Salameh, le cerveau de la prise d’otages des J.O de Munich. La Norvège arrête dans la foulée cinq agents du Mossad, libérés avant d’avoir purgé l’intégralité de leur peine.

L’opération Colère de Dieu dura plus de vingt ans, se soldant par une douzaine d’assassinats ciblés de Palestiniens. L’organisation Septembre noir est dissoute en 1973 sous la pression des Etats arabes.

J'en voulais à tous les Juifs de la terre, aux Israéliens, au Mossad, à tous ceux qui ont assassiné mon frère pour rien

CHICO BOUCHIKHI

L’IMPOSSIBLE PAIX AU PROCHE-ORIENT ?

1978 : Après les débâcles arabes lors de la Guerre des Six jours en 1967 et celle de Kippour en 1973, le Président américain Jimmy Carter négocie avec l’israélien Menahem Begin et l’égyptien Anouar el-Sadate les accords de Camps David I. Un traité de paix est instauré entre Israël et l’Egypte. Le Sinaï est évacué par l’état hébreu.

1993 : Suite à la première Intifada de 1988, les accords d’Oslo sont signés par le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et Yasser Arafat, chef de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Chaque partie reconnait l’existence de l’autre. L’Autorité palestinienne est créée pour gérer les territoires. Un traité de paix est signé entre Israël et la Jordanie.

2000 : Suite au début de la seconde Intifada, le sommet pour la paix de Camp David II qui réunit le président américain Bill Clinton, le Premier Ministre israélien Ehud Barak et le dirigeant palestinien Yasser Arafat est un échec.

2001 : Lors du sommet de Taba, les trois dirigeants américain, israélien et palestinien s’accordent sur le statut de Jérusalem en tant que ville ouverte, avec une répartition de l’autorité dans les quartiers juif et arabe.

2002 : Le Quartet pour le Proche-Orient - Etats-Unis, UE, ONU, Russie- élabore une « feuille de route » qui doit conduire à la création d’un Etat Palestinien.

2005 : Lors du Sommet de Charm el-Cheikh, le nouveau chef de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et le Premier Ministre israélien Ariel Sharon annoncent la fin de la deuxième Intifada, la libération de 900 détenus palestiniens et le retrait progressif israélien des villes palestiniennes de Cisjordanie et de la bande de Gaza.

2007 : Le Sommet d’Annapolis relance le processus de paix à deux Etats. Mais le scepticisme règne et les négociations ne parviennent pas à résoudre la question des réfugiés palestiniens, du statut de Jérusalem, et du sort des colonies juives.

2020 : Les accords d’Abraham entérinent un changement de stratégie du Président américain Donald Trump. La solution à deux Etats est enterrée. Il ne s’agit plus de mettre autour de la table Israéliens et Palestiniens mais de normaliser les relations entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahrein qui signent entre eux des traités de paix.

1973 - 2023 : 30 ans que les accords de paix à Oslo ont été signés entre Yasser Arafat et Itzhak Rabin.

Quand je serre la main à Shimon Peres et de Yasser Arafat, c'est là que je me dis : “mais quand même, tu te rends compte, ils sont responsables de la mort de mon frère”.

CHICO BOUCHIKHI

De par son histoire intime, chaque témoin raconte un pan de notre Histoire de 1940 à aujourd’hui. Ces récits initiatiques d’une dizaine de minutes sont des armes de transmission et des ressources pédagogiques à destination des élèves, des étudiants, des professeurs et de tous ceux qui ont soif de savoir.

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La Lettre des Témoins

Par Les Temps Qui Courent

Celui qui écoute un témoin le devient à son tour.

— ÉLIE WIESEL

Nous lançons un appel à tous ceux qui pensent que les dérives communautaires de notre Temps ne font que renforcer nos divisions, à tous ceux qui croient encore en un idéal universel. Nous sommes persuadés que l’ignorance est la source de nos conflits, et qu’il faut absolument la combattre. Et nous croyons au savoir par le témoignage. Car la parole des témoins est un puissant vecteur de transmission et nous permet de nous ouvrir à l’Autre, et ainsi créer un espace de dialogue. 

Ici pas de commentateurs, de spécialistes, ni d’éditorialistes en tout genre, mais la parole véridique des témoins de l’histoire contemporaine. Intime, humaniste, le témoignage suscite l’émotion de celui qui l’écoute, qui devient à son tour un passeur de mémoire. Ce dialogue est une forme de thérapie collective, qui forge notre vivre-ensemble.

Je suis souvent affligée par les injonctions d’un monde manichéen où il y a les bons et les mauvais, un monde où l’on cloue au pilori, un monde qui me met parfois mal à l’aise. Il faudrait absolument choisir un camp, sans savoir, sans contexte. Je m’insurge contre cette idée, et je crois que je suis loin d’être la seule, que la majorité est restée silencieuse, craignant les coups de gueule de ceux qui ne savent que gueuler. 

J’ai fondé Les Temps Qui Courent, pour redonner la parole aux témoins de notre temps et pour que chacun d’entre nous puisse se forger son opinion avec son libre-arbitre et développer son esprit-critique.

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Margaux Chouraqui.

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