Le socialisme par EDITH CRESSON
Edith Cresson avoue s’être sentie trahie par François Mitterrand. Celle qui fut la première femme Premier ministre de la Vème République n’est restée que 10 mois à la tête du gouvernement. Un symbole, mais à quel prix !
Edith Cresson est une enfant de la guerre et a appris à « voir les Allemands mais à ne pas les regarder ». Elle intègre HEC Jeune Filles, et rejoint les rangs de Mitterrand lors de la Présidentielle de 1965. François Mitterrand la nomme ensuite secrétaire à la Jeunesse, « où elle forge son identité politique ». Chauffeur et confidente de Mitterrand, elle comprend qu’« il savait ce qu’il fallait faire pour gagner », c’est à dire faire l'alliance avec les communistes, quitte à « diviser beaucoup de socialistes ». Ce soir du 10 mai 1981, elle assiste à la métamorphose du nouveau Président « plus distant, plus calme, donnant une impression de sérénité et de volonté ».
Edith Cresson est ainsi nommée à l’Agriculture dès le premier gouvernement Mauroy, où elle a affaire à des « porcs ». Au commerce extérieur, « le ministère qui l’a le plus intéressée », elle se lie avec les chefs d’entreprise « extrêmement gentils avec elle », prend à droite le tournant de la rigueur « pour ne pas mener le pays à la faillite ».
Edith Cresson croit en la politique de Michel Rocard, mais reste fidèle au Président qui la nomme à la place de son plus grand adversaire. Elle tente bien de convaincre Mitterrand de choisir Pierre Bérégovoy « qui mourrait d’envie de devenir Premier ministre ». Elle se résout au « jeu politique » et décrit alors « une fureur indescriptible » de ces hommes scandalisés de voir une femme accéder au pouvoir. À la tête du gouvernement, elle prône l’efficacité face « aux dirigeants socialistes qui n’avaient pas de certitudes chevillées au corps sur ce qu’il fallait faire ». Elle poursuit alors une politique « pas très éloignée de Rocard » pour « développer l’économie ». Mais elle est limogée par le Président, compte tenu de « la pression qui s’exerçait sur lui ». Roland Dumas, Pierre Bérégovoy, pour ne citer qu'eux ne la « lâcheront jamais ». C’est ce que François Mitterrand alité lui concède dans un « espèce de regret » peu avant sa disparition.
Mitterrand et Edith Cresson en 1991 © Institut François Mitterrand
Edith Cresson est la première femme à avoir été nommée au poste de Premier ministre du 15 mai 1991 au 2 avril 1992.
Issue d’un milieu bourgeois, fille d’un inspecteur des finances, Edith Cresson est une enfant de la guerre. Elle intègre HEC pour jeunes filles en 1950, où elle rencontre Paulette Decraene, future assistante de François Mitterrand.
Elle participe à la campagne présidentielle de François Mitterrand en 1965, avant d’être nommée secrétaire à la Jeunesse en 1974. Elle joue un rôle déterminant pour mobiliser la jeunesse lors de la victoire socialiste de 1981.
François Mitterrand la nomme ministre de l’Agriculture, puis ministre du Commerce extérieur et des Affaires européennes.
Elle est choisie par le Président pour remplacer Michel Rocard, alors Premier ministre. Première femme à être nommée à ce poste, elle est victime d’attaques sexistes très violentes, et démissionne 10 mois après sa nomination.
Il y a le « en même temps » d’Emmanuel Macron.
Et il y avait la synthèse de François Mitterrand. Ni de droite, ni de gauche, le sphinx n’a jamais été embarrassé par la contradiction. Nationaliste ou internationaliste, anti-capitaliste ou libéral, socialiste mais pas social démocrate. La synthèse de François Mitterrand embrasse les contractions de son temps à la conquête du pouvoir et pour s’y maintenir, car la politique n’est-elle pas tout sauf une affaire de convictions ?
François Mitterrand est issu d’un milieu de la petite bourgeoisie provinciale, de droite. Décoré par Pétain, il entre en 1943 dans la Résistance. Plusieurs fois ministre de gouvernements de droite sous la IV ème République, Mitterrand fustige l’avènement de la Vème et accuse son créateur le Général de Gaulle de « coup d’état permanent ». Il s’y rallie finalement, saisissant l’opportunité de l’élection présidentielle au suffrage universel. Il comble alors le vide à gauche et devient son candidat en 1965. Premier succès, le Général est mis en ballotage.
Chantre de la rupture avec l’ordre établi, François Mitterand prend la tête du PS à Épinay en 1971, et signe l’année suivante avec le communiste Georges Marchais un Programme commun de gouvernement. Ni véritablement socialiste, ni communiste, l’opportuniste François Mitterrand prend le train de l’Histoire et remporte l’élection présidentielle du 10 mai 1981. Relance, nationalisations, Mitterrand se lance dans une politique anti-capitaliste dès son accession au pouvoir. Avant de faire volte-face, et lancer le tournant de la rigueur en 1983, guidé peut être par sa seule conviction, celle de la construction européenne.
Mais hors de question pour autant de clarifier sa ligne doctrinale. Plus manipulateur que camarade, le socialisme de Mitterrand se veut mutant et gagnant en 1988. Il divise pour mieux régner, torpille la deuxième gauche de son PM Michel Rocard, pour laisser en héritage socialiste ses courants et ses éléphants.
Un jour, le Président m’a dit : “Voilà, j’ai pensé à vous pour succéder à Michel Rocard.” Je lui ai répondu : “Mais ils vont tous être furieux” ! Je ne croyais pas si bien dire.
LE PS ET LA CONQUÊTE DU POUVOIR
1965 : François Mitterrand se présente pour la première à fois à la Présidentielle en tant que candidat de la gauche non communiste.
1971 : Le Parti socialiste est créé lors du Congrès d’Épinay. François Mitterrand en devient le Premier secrétaire.
1972 : Le Programme commun (de gouvernement) est adopté par le Parti socialiste et le Parti communiste français.
10 Mai 1981 : François Mitterrand est élu Président de la République et nomme Pierre Mauroy à la tête de son premier gouvernement pour mener la relance, inspirée par le Programme commun.
1983 : François Mitterrand décide du tournant de la rigueur, reniant les principes du Programme commun.
1984 : Laurent Fabius prend alors la tête du gouvernement et nomme Edith Cresson au commerce extérieur.
1988 : François Mitterrand est réélu à la tête du pays, contre Jacques Chirac, après deux ans de cohabitation.
1993 : Le PS perd les élections législatives. François Mitterrand nomme Edouard Balladur chef du gouvernement.
1997 : Deux ans après sa victoire à la Présidentielle, Jacques Chirac dissout l’Assemblée Nationale et perd les élections législatives. Lionel Jospin, devient Premier Ministre et forme un gouvernement de « gauche plurielle ».
2002 : Lionel Jospin ne passe par le second tour de la Présidentielle et perd les élections face à Jacques Chirac.
2012 : Après 24 ans d’absence, François Hollande remporte la Présidentielle et le Parti socialiste revient au pouvoir.
Deux femmes ont été nommées Première ministre sous la Ve République, contre 24 hommes qui ont succédé à ce poste.
De par son histoire intime, chaque témoin raconte un pan de notre Histoire de 1940 à aujourd’hui. Ces récits initiatiques d’une dizaine de minutes sont des armes de transmission et des ressources pédagogiques à destination des élèves, des étudiants, des professeurs et de tous ceux qui ont soif de savoir.
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